Chers frères et sœurs

Le contexte mondial nous rappelle combien la paix est vitale. Nous sommes en guerre, sur tous les plans : politique, économique, militaire…., même avec ceux qui étaient jadis nos amis. Rappelons-nous cependant que les grandes guerres, quelles qu’elles soient, sont d’abord la conséquence du petit dictateur que chacun de nous porte dans son cœur. Pour convertir notre cœur, devenir artisan de paix, il nous faut d’abord être pacifié en nous-même et avec nous-même. Il nous faut aussi convertir l’idée horrible du Dieu que nous portons parfois dans notre cœur. Pas un Dieu qui bénit les armées, qui envoie les soldats à tuer des pauvres civils innocents, dont le seul tort est d’être différents ou de ne pas partager nos opinions politiques ou religieuses. La paix du cœur naît de l’amour, du fait de se savoir aimés et capables d’aimer, là où les autres, le père, le frère, la sœur, ne sont pas des adversaires dont nous avons peur (et toujours pour des questions matérielles, le fameux héritage) mais tous enfants de Dieu malgré nos différences.

Les deux fils de la parabole ont une très mauvaise idée du Père ! Je parle de tous les deux. Le plus jeune, dévergondé, pense que Dieu soit un concurrent, un adversaire : si Dieu existe, je ne peux pas me réaliser, pense-t-il. « Je lui demande mon dû, ce qu’il me doit et qui m’appartient » (et puis dites-moi depuis quand un père doit un héritage à son fils). Il demande l’héritage par anticipation : ce qui veut dire, dans toutes les cultures, souhaiter la mort de son père. Il est tellement avide d’argent qu’il trouve que la seule et unique solution est d’espérer la mort de son père. J’ai rendu visite à une personne âgée qui m’avait dit littéralement : mon fils et ma belle-fille (qui ne me rendent quasiment jamais visite n’attendent que ma mort pour prendre mes biens ! Si nous sommes honnêtes, nous savons aussi que parfois nous prenons Dieu comme l’ennemi ! Non, Dieu ne veut que notre bien et personne ne veut notre bonheur plus que lui. Il a donné sa vie pour nous ! Alors, ne cherchons pas à le lui comme le fils cadet ! Ouvrons-lui nos cœurs car il ne veut que notre bien car il est ontologiquement incapable du mal !

Le fils cadet veut poser de la distance avec son père, se couper de ses racines, effacer le passé qui fait partie intégrante de ce qu’il est devenu, et de ce qu’il peut encore devenir. Il part et prend le large pour être libre, pense-t-il ! Il commence la belle vie ! Il se rend compte rapidement que l’argent dure très peu, surtout lorsqu’on ne fait que le dépenser. Il s’aperçoit aussi d’une chose dont nous devrions tous être conscients : si nous n’investissons que dans les choses matérielles et les jouissances, nous ne réussirons pas à combler notre cœur. Finie l’euphorie, la famine arrive. L’argent qui lui aurait servi à vivre l’a plongé dans la misère. Il n’a même rien à manger.

Il est dans la mouise ! Il lui faut du boulot pour se nourrir. Alors, il part se faire embaucher chez un inconnu. Il a honte de sa vie. La bande d’amis avec qui il faisait la fête a disparu. Il n’a plus personne autour de lui. Le prince de la fiesta, de la bringue est dans la mouise, le roi est rétrogradé à moins qu’un esclave. Il doit garder les porcs, l’animal impur par excellence dans le judaïsme. Il souffre de faim et n’a même pas droit de manger les gousses des porcs ! Sa vie et sa mort importent peu à son patron. La misère finit par dégeler son cerveau qui peut à nouveau commencer à réfléchir. Ce n’est pas l’amour pour le père qui le fait bouger mais son ventre vide qui souffre. Même dans sa stratégie, faire semblant de se repentir, se proposer à son père comme ouvrier (en sachant que son père n’accepterait pas cette humiliation qui déshonore la famille)…tout ceci montre qu’il n’a rien compris de son père. En fait, il ne s’est pas repenti mais se met en chemin.

Il revient à la maison, contre son gré, la peur au ventre. Et voilà que quelque chose d’inattendu s’opère : le père l’attendait et va à sa rencontre ! Un père qui courre est inimaginable, surtout dans la tradition orientale ! Normalement, le père devait rester ferme, fièrement debout et attendre des gestes d’humilité de son fils. Mais il coure à sa rencontre et l’embrasse. Alors, ce fils dévergondé commence son baratin d’excuses qu’il a tellement répété mille fois en cours de route. Il a bien aiguisé les paroles, pesé chaque mot, vérifié le ton de sa voix ! Bref, un personnage de théâtre déclamant toutes les bonnes raisons pour être admis de nouveau. Le père l’interrompt ! Pas d’excuses ! Pas la peine ! Peu importe ! Il sait que son fils n’est pas encore prêt et n’est pas du tout repenti. Mais il lui redonne sa dignité symbolisée par l’anneau, l’alliance qui est le seau de la famille, les sandales aux pieds et bel habit de fête. Le pardon n’est pas la prime accordée à notre pénitence, comme nous le pensons parfois. Le père donne le pardon sans condition, en espérant que son geste convertisse enfin le cœur du fils et pour susciter sa conversion.

Fatigué, le fils aîné revient du travail ! Il est blessé et furieux de voir cette fête que le père improvise pour honorer son frère cadet. Comment lui donner tort ? Humainement, il a complétement raison. Il trouve injuste que son père ait accueilli l’autre fils, qu’il n’ose plus appelle « frère » (« ton fils que voici », dit-il à son père, après que ce dernier ait dépensé sa part d’héritage avec les prostituées, – un détail qu’il ajoute pour enfoncer son petit frère alors qu’il ne pouvait pas le savoir, étant donné qu’il n’avait de ses nouvelles). Le père essaye de lui expliquer les raisons de la fête : son frère était mort, il est revenu à la vie, il était perdu, il est retrouvé. Le fait que ce dernier revienne vivant est suffisant pour faire la fête. Le père supplie l’aîné et le prie d’entrer. Et puis ?  Il n’y a pas de happy end comme dans les films romantiques.  L’évangéliste saint Luc s’arrête là. Il ne nous dit pas si le fils aîné est entré faire la fête, si le fils cadet s’est vraiment converti, si les deux frères se sont retrouvés heureux autour de leur père. Rien !  La parabole reste ouverte, sans solution facile, sans faire du moralisme !

Tu peux rester avec le Père sans le voir, travailler avec lui sans t’en réjouir, ça dépend de toi que ta foi ne soit qu’une observance et respect des lois et rites, mais sans amour, sans joie envers Dieu et envers les autres. Notre Dieu nous considère comme adultes et libres. Il nous décider sans interférer dans nos choix de vie. La foi est un don, une vertu théologale, mais c’est aussi un choix : il nous appartient de choisir en quel Dieu nous croyons. Croyons-nous en un Dieu qui nous empêche d’être heureux, comme le fils cadet ? Dans ce cas, nous ne sommes pas vraiment libres et heureux, et c’est très dommage ! Croyons-nous en un Dieu patron sévère dont nous avons peur et devant qui nous nous comportons comme des simples ouvriers ? C’est dommage. En chacun de nous se cache à la fois le fils cadet comme le fils aîné. En ce dimanche de la joie, ouvrons-nous nos cœurs au père qui nous appelle au vrai bonheur et nous donne son amour sans compter, connaissant l’étroitesse de notre cœur. La vraie foi est un appel à la joie parfaite, à la fête, à nous accueillir les uns les autres comme frères et sœurs malgré nos différences…. Mais la décision nous appartient, parce que Dieu nous laisse paradoxalement libres. Seigneur, en ce temps de carême, touche nos cœurs, apprends-nous la vraie liberté et ouvre nos cœur à la Joie de ton Amour. Amen.