Frères et sœurs, En novembre 1873, Horatio Spafford, un avocat chrétien de Chicago, apprend une nouvelle effroyable. Le navire qui transportait son épouse et leurs quatre filles vers l’Europe a fait naufrage. Son épouse a survécu, mais leurs quatre enfants ont péri. Elle lui envoie alors un télégramme de deux mots : « Sauvée seule. »
Horatio prend immédiatement un bateau pour la rejoindre. Au cours de la traversée, le capitaine lui indique l’endroit approximatif où ses filles ont disparu. Devant cette mer devenue le tombeau de ses enfants, cet homme aurait pu maudire Dieu. Pourtant, au cœur de ses larmes, il écrit les paroles du célèbre cantique It Is Well with My Soul : « Quel que soit mon sort, tu m’as appris à dire : mon âme est en paix. »
Comment un père frappé par une telle tragédie peut-il encore parler de paix ? Non pas parce que la tempête a disparu, mais parce qu’au fond de la tempête, il a découvert une présence plus forte que les vagues.
C’est précisément le message de l’Évangile de ce dimanche : le vent est contraire, mais le Christ vient. Les lectures nous donnent trois repères pour traverser nos propres tempêtes : écouter dans le silence, regarder malgré la peur et saisir la main tendue.
- ÉCOUTER : LE SILENCE DE DIEU N’EST PAS SON ABSENCE
Le prophète Élie traverse lui aussi une tempête intérieure. Il est épuisé, découragé, menacé. Réfugié dans une grotte, il attend le passage de Dieu. Survient un ouragan, mais Dieu n’est pas dans l’ouragan ; puis un tremblement de terre, mais Dieu n’est pas dans le tremblement de terre ; enfin un feu, mais Dieu n’est pas dans le feu. Dieu se manifeste dans « le murmure d’une brise légère », littéralement dans une voix de fin silence.
Nous voudrions souvent que Dieu intervienne avec fracas, qu’il supprime immédiatement la maladie, le conflit ou l’épreuve. Mais Dieu ne vient pas toujours de la manière que nous attendons. Son silence n’est pas son absence.
Saint Jean de la Croix disait : « Le Père n’a dit qu’une Parole, qui est son Fils, et il la dit toujours dans un éternel silence ; c’est dans le silence que l’âme l’entend. »
Le psaume nous indique donc l’attitude juste : « J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ? Ce qu’il dit, c’est la paix. » Dans nos épreuves, au lieu de demander seulement : « Seigneur, pourquoi ne fais-tu rien ? », demandons aussi : « Seigneur, qu’essaies-tu de me dire ? Que veux-tu faire grandir en moi ? »
- 2. REGARDER : LA PEUR GRANDIT LORSQUE NOS YEUX QUITTENT LE CHRIST
Les disciples sont dans la tempête alors qu’ils ont obéi à Jésus. C’est lui-même qui les a fait monter dans la barque. Cela signifie que le vent contraire ne prouve pas que nous sommes sur une mauvaise route. On peut accomplir la volonté de Dieu et traverser cependant une grande épreuve.
Au plus profond de la nuit, Jésus vient vers eux en marchant sur la mer. Remarquons-le : il ne supprime pas immédiatement les vagues ; il marche sur ce qui menace de les engloutir. Ce qui nous dépasse demeure sous ses pieds.
Alors Jésus prononce trois paroles capables de soutenir toute une vie : « Confiance ! C’est moi ; n’ayez plus peur ! » Il ne leur donne pas d’abord une explication ; il leur offre sa présence : « C’est moi. Je suis là. »
Pierre ose sortir de la barque. Tant qu’il regarde Jésus, il avance sur l’impossible. Mais lorsqu’il regarde davantage la violence du vent que le visage du Christ, il s’enfonce.
Voilà notre difficulté : nous regardons parfois davantage la force de nos problèmes que la puissance de Dieu. Nous regardons la maladie, l’échec, nos blessures, les mauvaises nouvelles, l’incertitude de l’avenir… et nous oublions celui qui nous a dit : « Viens ! »
La foi n’est pas l’absence de peur. La foi, c’est décider que la peur n’aura pas le dernier mot. Le pape François écrivait : « La foi n’est pas une lumière qui dissipe toutes nos ténèbres, mais la lampe qui guide nos pas dans la nuit, et cela suffit pour le chemin. »
- 3. SAISIR : LA MAIN DU CHRIST EST PLUS FORTE QUE NOS ABÎMES
Pierre commence à couler. Sa prière ne comporte que trois mots : « Seigneur, sauve-moi ! » Pas de discours compliqué, pas de belle formule : seulement le cri d’un homme qui n’a plus que Dieu.
Et l’Évangile précise : « Aussitôt, Jésus étendit la main et le saisit. » Aussitôt ! Jésus ne demande pas à Pierre de sortir seul de l’eau avant de le secourir. Il le saisit au cœur même de sa faiblesse.
Nous pouvons perdre pied sans perdre Dieu. Quand nous n’arrivons plus à faire de longues prières, il reste ce cri : « Seigneur, sauve-moi ! Sauve mon couple ! Garde mon enfant ! Relève-moi ! Ne m’abandonne pas ! »
Dans la deuxième lecture, saint Paul porte une immense souffrance pour ses frères. Il nous rappelle ainsi que la foi ne consiste pas seulement à sauver sa propre barque. Celui que le Christ a saisi doit devenir, à son tour, une main tendue. Il y a peut-être près de nous quelqu’un qui se noie silencieusement et que Dieu veut relever par notre écoute, notre présence, notre pardon ou notre générosité.
Frères et sœurs, retenons cette phrase : le vent est contraire, mais le Christ vient. Quand Dieu semble silencieux, écoutons-le. Quand la peur nous envahit, regardons-le. Quand nous commençons à couler, crions vers lui et saisissons sa main.
La tempête qui devait engloutir les disciples devient finalement le lieu de leur profession de foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! » Certaines tempêtes ne viennent pas pour nous détruire ; elles peuvent devenir, par la grâce de Dieu, le lieu où notre foi cesse d’être une théorie pour devenir une rencontre.
Seigneur, quand le vent nous est contraire, garde nos yeux fixés sur toi. Apprends-nous à entendre ta voix dans le silence, à marcher sur ta parole et à saisir ta main. Et fais de nous une main tendue pour ceux qui se noient près de nous. Amen.