Frères et sœurs, Nous vivons dans une société où l’on demande sans cesse l’opinion des gens. On réalise des sondages, on compte les avis, on mesure la popularité. Dans l’Évangile, Jésus semble lui aussi commencer par un sondage : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Les réponses sont nombreuses : Jean-Baptiste, Élie, Jérémie ou l’un des prophètes.
Mais Jésus ne s’arrête pas à ce que disent les autres. Il se tourne vers ses disciples et leur pose la question décisive : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Cette question traverse les siècles et nous rejoint ce soir. On ne peut pas y répondre par procuration, avec la foi de nos parents, les souvenirs du catéchisme ou l’opinion générale. Jésus ne demande pas seulement : « Que savez-vous sur moi ? » Il demande : « Qui suis-je dans ta vie ? »
Les textes de ce dimanche nous proposent trois verbes, trois « C » à retenir : Contempler, Confesser, Construire.
Premièrement : CONTEMPLER le mystère de Dieu.
Saint Paul s’écrie : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »
Paul ne cherche pas à enfermer Dieu dans ses raisonnements. Il s’émerveille. Il reconnaît que Dieu le dépasse infiniment. Nous voudrions parfois tout comprendre : pourquoi cette épreuve ? Pourquoi cette maladie ? Pourquoi cette prière apparemment sans réponse ? Pourquoi Dieu permet-il certaines situations ?
La foi n’est pas la prétention de posséder toutes les réponses. Elle est la confiance en Celui qui voit plus loin que nous. Dieu ne nous demande pas de tout comprendre pour lui faire confiance ; il nous invite à lui faire confiance même lorsque nous ne comprenons pas tout.
Dans la première lecture, les puissants passent : Shebna perd sa charge, Éliakim la reçoit. Les pouvoirs humains sont fragiles et provisoires. Dieu seul demeure. « Tout est de lui, et par lui, et pour lui », affirme saint Paul.
La première attitude du croyant n’est donc pas de discuter Dieu, mais de le contempler ; non pas de le réduire à nos idées, mais de nous laisser saisir par son mystère. La foi commence souvent lorsque l’homme accepte de ne plus être le centre de tout.
Deuxièmement : CONFESSER personnellement le Christ.
Pierre répond : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Il ne dit pas simplement : « Tu es un grand homme, un prophète ou un maître de sagesse. » Il reconnaît en Jésus le Messie attendu, le Fils de Dieu venu sauver l’humanité.
Benoît XVI écrivait : « À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec une Personne qui donne à la vie un nouvel horizon. »
Le christianisme n’est donc pas seulement un ensemble de valeurs ou de traditions. Il est une rencontre avec Jésus vivant.
Paul Claudel en fit l’expérience à dix-huit ans. Le jour de Noël 1886, il entra à Notre-Dame de Paris davantage en curieux qu’en croyant. Pendant le chant du Magnificat, il fut intérieurement bouleversé. Il écrira plus tard : « En un instant, mon cœur fut touché et je crus. » Il n’avait pas encore réponse à toutes ses questions, mais il avait rencontré Quelqu’un.
Et nous, qui est Jésus pour nous ? Une habitude du dimanche ? Un secours que l’on appelle seulement dans l’épreuve ? Un personnage admirable du passé ? Ou bien le Seigneur vivant, celui à qui nous confions nos décisions, nos blessures, notre avenir ?
Confesser Jésus, ce n’est pas seulement réciter correctement le Credo. C’est permettre à notre manière de vivre de dire : « Tu es le Christ ; c’est sur toi que je veux appuyer ma vie. »
Troisièmement : CONSTRUIRE et ouvrir avec le Christ.
Dans la première lecture, Éliakim reçoit « la clé de la maison de David ». Dans l’Évangile, Jésus confie à Pierre « les clés du Royaume des Cieux ». La clé représente une autorité, mais surtout une responsabilité.
Une clé n’est pas une décoration que l’on expose ; c’est un service que l’on porte. Elle permet d’ouvrir une porte afin que d’autres puissent entrer.
Jésus choisit Pierre, non parce qu’il est parfait, mais parce qu’il accepte de se laisser former. Pierre marchera sur l’eau, mais il s’enfoncera. Il promettra fidélité, mais il reniera Jésus. Pourtant, le Christ bâtira son Église sur cet homme fragile, rendu solide par la grâce et par la foi qu’il vient de confesser. Dieu ne construit pas son Église avec des hommes sans faiblesse, mais avec des hommes qui lui abandonnent leur faiblesse.
Saint Augustin disait : « Pour vous, je suis évêque ; avec vous, je suis chrétien. Le premier titre est celui d’une charge, le second celui d’une grâce. » Dans l’Église, toute autorité véritable est un service : ouvrir, accueillir, guider, relever et conduire au Christ.
Et chacun de nous, à son niveau, tient aussi des clés entre ses mains. Une parole bienveillante peut ouvrir un cœur à l’espérance ; une parole blessante peut le fermer longtemps. Notre accueil peut ouvrir la porte de l’Église à quelqu’un qui cherche Dieu ; notre dureté ou notre incohérence peut l’en éloigner. Un pardon ouvre un avenir ; la rancune enferme dans le passé.
Demandons-nous donc : par ma manière de vivre, quelles portes suis-je en train d’ouvrir ? Et lesquelles suis-je peut-être en train de fermer ?
Frères et sœurs, retenons ces trois verbes :
Contempler le mystère d’un Dieu qui nous dépasse.
Confesser personnellement Jésus comme le Christ vivant.
Construire avec lui une Église qui ouvre les portes de l’espérance.
Et lorsque Jésus nous demandera : « Pour vous, qui suis-je ? », puissions-nous lui répondre, non seulement avec nos lèvres, mais avec toute notre existence : « Seigneur, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Tu es le rocher sur lequel je veux bâtir ma vie. » Alors pourra monter de nos cœurs la prière du psaume : « Seigneur, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre de tes mains. »Amen.