Frères et sœurs, La semaine dernière, Jésus disait à Pierre : « Heureux es-tu, Simon ! […] Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Aujourd’hui, quelques versets plus loin, le ton change brutalement : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute. »
Comment le même Pierre peut-il être, en quelques instants, la pierre sur laquelle Jésus bâtit son Église, puis la pierre qui fait trébucher Jésus ?
Pierre a bien reconnu l’identité de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Mais il refuse le chemin que Jésus doit emprunter. Il accepte le Messie glorieux ; il refuse le Messie souffrant. Il voudrait la victoire sans le combat, la Résurrection sans le Vendredi saint, la couronne sans la Croix.
Et Pierre nous ressemble tellement ! Nous aussi, nous aimons un Dieu qui protège, guérit et délivre. Mais lorsque surviennent la maladie, le deuil, l’échec, la solitude ou l’injustice, nous demandons : « Seigneur, où es-tu ? Pourquoi n’as-tu pas empêché cela ? » Nous voudrions souvent un Dieu qui nous écarte toutes les croix. Or l’Évangile nous révèle plutôt un Dieu qui vient les porter et les traverser avec nous.
Mais soyons très clairs : Dieu n’aime pas la souffrance. Jésus n’a jamais recherché la souffrance pour elle-même. Il a guéri les malades, consolé les affligés, pleuré devant la tombe de Lazare et combattu toute forme de mal. Prendre sa croix ne signifie donc pas refuser les soins, supporter une violence ou se résigner devant l’injustice.
Le chrétien n’aime pas la souffrance : il continue d’aimer au cœur même de la souffrance. Nous ne choisissons pas la plupart de nos croix ; elles s’imposent à nous. Mais nous pouvons choisir la manière de les porter.
Comment donc traverser l’épreuve en croyant ? Les lectures nous proposent trois attitudes : crier, offrir et avancer.
Premièrement : crier vers Dieu, mais ne pas le quitter.
Jérémie souffre terriblement. Il se sent trompé, rejeté et humilié. Il décide même de ne plus parler au nom de Dieu. Pourtant, il découvre au plus profond de lui « comme un feu dévorant » qu’il ne peut éteindre.
Jérémie ne cache pas sa douleur. Il se plaint à Dieu, mais il se plaint encore devant Dieu. De même, Job crie, pleure, interroge et proteste. Pourtant, au milieu de ses ténèbres, il peut encore affirmer : « Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant. »
La foi ne consiste pas à dire : « Tout va bien », lorsque tout va mal. La foi consiste à continuer de dire : « Mon Dieu », même lorsque nous ne comprenons plus Dieu.
Dans l’épreuve, nous avons le droit de pleurer et de demander : « Pourquoi ? » Jésus lui-même a crié sur la Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Une souffrance enfermée peut devenir un poison ; une souffrance confiée à Dieu devient une prière.
Deuxièmement : offrir ce que nous ne pouvons pas éviter.
Saint Paul nous dit : « Offrez votre personne tout entière en sacrifice vivant. » Offrir ne signifie pas se résigner passivement. Cela signifie déposer entre les mains du Christ ce qui nous fait souffrir et lui dire : « Seigneur, je ne comprends pas cette épreuve, mais ne permets pas qu’elle me rende amer, violent ou désespéré. Fais-en un chemin de compassion, de purification et d’amour. »
Saint Jean-Paul II, lui-même marqué par la maladie, disait que le Christ a « greffé au fond de la souffrance la puissance de la Rédemption et la lumière de l’espérance ». La souffrance demeure une épreuve, mais lorsqu’elle est unie à l’amour du Christ, elle ne demeure pas stérile. Elle peut ouvrir notre cœur aux autres, approfondir notre foi et faire naître une fécondité invisible.
Troisièmement : avancer un jour après l’autre.
Le cardinal François-Xavier Nguyễn Văn Thuận passa treize années en prison au Vietnam, dont neuf en isolement. Il aurait pu attendre sa libération pour recommencer à vivre. Mais il prit cette décision : « Je ne vais pas attendre. Je vivrai le moment présent en le remplissant d’amour. »
Dans sa cellule, il priait, pardonnait à ses gardiens et célébrait clandestinement l’Eucharistie dans le creux de sa main avec quelques gouttes de vin. Il n’a pas attendu la fin de sa croix pour aimer ; et parce qu’il aimait, sa prison n’a pas réussi à emprisonner son âme.
Pensons aussi à Horatio Spafford. En 1873, ses quatre filles périrent dans le naufrage du Ville du Havre. De ce deuil immense naquit le cantique It Is Well with My Soul : « Quand les douleurs déferlent comme les vagues de la mer, tu m’apprends à dire : mon âme demeure en paix. » Ce n’était pas le cri d’un homme qui ne souffrait plus, mais celui d’un homme qui refusait de souffrir sans espérance.
Frères et sœurs, la Croix n’est jamais le dernier mot de Dieu. Après le Vendredi saint vient toujours le matin de Pâques. Le Christ ne nous promet pas une vie sans larmes ; il nous promet qu’aucune larme offerte ne sera perdue. Il ne nous promet pas d’écarter toutes les tempêtes ; il nous promet de monter dans notre barque.
Lorsque l’épreuve arrive, souvenons-nous donc de ces trois attitudes : crier sans quitter Dieu, offrir sans nous résigner, avancer sans perdre l’espérance.
Et que notre prière soit celle-ci :« Seigneur, si cette coupe peut s’éloigner de moi, qu’elle s’éloigne. Mais si je dois la traverser, ne me laisse jamais la porter seul. Donne-moi non seulement la force de tenir, mais la grâce d’aimer encore. Car avec toi, toute croix peut devenir un passage, toute nuit peut préparer une aurore, et toute mort peut s’ouvrir sur la Résurrection. » Amen.