Chers frères et sœurs, le Seigneur dans cette page de l’Évangile nous enseigne à pardonner du fond du cœur.

Car en effet le risque c’est que quand le Seigneur nous demande de pardonner 70 fois sept fois – ce qui veut dire bien entendu pardonner toujours – c’est qu’on pense à pardonner toujours, oui, mais d’une façon tellement systématique qu’elle en devient superficielle – comme un automatisme, une obligation pure.

On fait comme dans la parabole, comme ce roi qui d’abord envisage froidement, administrativement, de jeter le débiteur en prison, lui, sa femme, ses enfants, tous ses biens… et puis il se ravise d’un seul coup et il efface la dette… et ensuite de nouveau s’étant mis en colère il décide de jeter l’homme en prison – c’est très violent !

Cette façon de changer dans un sens puis dans l’autre crée de l’incertitude, de l’instabilité, notamment émotionnelle, et finalement de la violence tout-court.

Mais c’est violent avant tout parce que c’est superficiel. C’est aussi ce que nous faisons nous-mêmes, quand nous pardonnons superficiellement parce qu’il faut pardonner.

On en veut à la personne qui nous a fait du mal, qui nous a fait souffrir, et puis d’un coup comme cela on pardonne parce qu’il le faut, mais quand la personne nous fait du mal à nouveau on se met en colère et notre rancœur est encore plus grande que précédemment…

Il faut faire attention parce que de cette façon on se déshumanise, or le Seigneur ne veut pas qu’on se déshumanise. On peut se déshumaniser dans le monde, mais il est arrivé aussi qu’on se déshumanise dans l’Église, alors que c’est justement la plus grande menace pour l’Église.

Notre Seigneur est Dieu fait homme, Dieu que l’on rencontre dans l’humanité, et c’est cela que l’Église annonce. Dans le monde on peut croire à Dieu, beaucoup croient à Dieu, mais ils ne savent pas forcément que Dieu est venu dans notre humanité, que c’est là qu’il a décidé d’habiter.

C’est justement ce que l’Église annonce, révèle, proclame… Mais si elle-même se déshumanise c’est terrible !

Il faut faire attention avant tout à la façon que nous avons de recevoir les paraboles de notre Seigneur. Quand il y a de la violence dans une parabole cela signifie que le Seigneur nous demande de nous arrêter pour réfléchir, pour approfondir, il ne nous demande jamais de reproduire cette violence.

La première chose que nous devons faire pour être sûrs de ne pas nous déshumaniser, c’est avant tout de reconnaitre quand nous souffrons, quand nous sommes victimes d’un mal.

Beaucoup de personnes sont scandalisées quand elles entendent parler du pardon, parce qu’elles n’ont pas suffisamment reconnu la réalité de leur souffrance et elles ont l’impression qu’on leur demande de nier leur souffrance ou de relativiser le mal.

Le Seigneur ne veut jamais qu’on relativise le mal – au contraire…

Il faut d’abord reconnaitre ce qui est, cette souffrance en moi ou en autrui – je suis vraiment victime d’un acte mauvais. S’il faut nous pouvons, nous devons même nous faire aider, nous entre-aider, pour reconnaitre quand nous sommes victimes – déjà pour cette reconnaissance elle-même.

Je fais une parenthèse, le Seigneur dit de pardonner 70 fois sept fois, ce sont des paroles que nous avons déjà entendues dans l’Écriture, dans la Genèse au chapitre 4, dans la bouche de Lamech. Lamech dit : Caïn sera vengé sept fois, Lamech 70 fois sept fois – ce sont les paroles de la vengeance dans l’Ancien Testament.

Jésus sait qu’il est en train d’utiliser les paroles de la vengeance, de la vendetta. Pendant des millénaires l’humanité s’est vengée, de génération en génération, une famille se vengeait d’une autre famille à l’infini pour ainsi dire… C’est-à-dire que le frère demandait de l’aide à ses frères, à ses cousins, à sa mère, à ses sœurs pour se venger.

Le Seigneur est en train de nous dire, à présent employez votre énergie à pardonner, l’énergie que vous avez mise pour vous venger, mettez-la pour pardonner. Pardonner cela ne signifie pas ne rien faire, ne rien penser, tout oublier. Demandez de l’aide autour de vous pour qu’on reconnaisse votre mal  en ayant comme optique de pardonner – et employez-vous à cela.

Reconnaitre le mal dont vous souffrez c’est avoir de la considération, du respect pour vous-mêmes. Alors vous pourrez en avoir aussi pour la personne qui vous a fait ce mal. Et en ayant de la considération pour vous-mêmes et pour cette personne, vous déciderez aussi que ça n’est digne d’aucun des deux, ni de vous ni de cette personne, de lui souhaiter du mal.

Et ensuite le Seigneur ne vous demande pas seulement de ne pas souhaiter du mal mais d’aller jusqu’à souhaiter du bien à cette personne…

Là il faut prendre votre téléphone et demander de l’aide au Seigneur, il faut son aide à lui, c’est déjà difficile de ne pas souhaiter du mal quand on souffre profondément, mais on ne peut pas se mettre à souhaiter du bien sans l’aide du Seigneur. Mais c’est cela qui guérit vraiment de ce mal qui est un poison.

Et là du moment que vous ne souhaitez pas de mal et que vous souhaitez du bien, vous êtes très proche du pardon, même s’il y a toujours un chemin à parcourir encore.

Parfois on demande à quelqu’un de pardonner alors que la personne en est encore à souhaiter du mal – ça n’a aucun sens, c’est une violence de plus, c’est contre-nature. Il faut y consacrer du temps et de la profondeur de cœur.

Et puis enfin une dernière chose, le Seigneur lui-même nous pardonne gratuitement bien entendu, il ne demande rien en retour pour que nous soyons pardonnés. Mais en même temps il nous demande quelque chose, parce que s’il ne nous demandait rien il manquerait de considération à notre égard.

Comme ce roi de la parabole qui devrait, au lieu d’effacer purement et simplement la dette, demander quelque chose, une participation – pour le respect de soi, de part et d’autre. Ce n’est pas une vraie condition pour effacer, c’est un ajout pour une réparation.

C’est pareil pour nous, nous pardonnons sans condition, mais une fois que nous avons pardonné, pourquoi ne pas demander un service à la personne à qui nous avons pardonné ? pour aller jusqu’à la réconciliation – si cette réconciliation est possible, en se protégeant tout de même.

On honore quelqu’un quand on lui rend service, mais on l’honore plus encore quand on lui demande un service… sans honneur il n’y a pas de réconciliation possible.