Frères et sœurs, On raconte qu’un homme voyageait dans un train avec ses enfants. Ceux-ci couraient, criaient et dérangeaient les voyageurs. Leur père semblait absent, incapable de réagir. Un passager, exaspéré, finit par lui dire :— « Monsieur, ne pourriez-vous pas vous occuper de vos enfants ? »

L’homme releva lentement la tête et répondit :— « Pardonnez-moi… Nous revenons de l’hôpital. Leur maman vient de mourir. Je ne sais pas encore comment leur annoncer qu’elle ne rentrera plus à la maison. »

En un instant, tout changea. Les enfants étaient toujours agités, mais les voyageurs ne les regardaient plus de la même manière. L’irritation avait fait place à la compassion. Quand le regard change, l’attitude change.

C’est peut-être le grand message des lectures de ce dimanche : le regard de Dieu nous permet de comprendre l’agir de Dieu. Dieu n’agit pas comme nous parce qu’il ne regarde pas comme nous. Son regard porte plus profond, plus loin et au-dedans.

  1. Dieu regarde plus profond que la faute

Devant le champ rempli d’ivraie, les serviteurs ne voient que la mauvaise herbe. Ils veulent agir immédiatement : « Veux-tu que nous allions l’enlever ? ». Mais le maître voit également les racines du bon grain, fragiles et entremêlées avec celles de l’ivraie. Il répond : « Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. ». Le maître ne nie pas la présence du mal. Son regard n’est ni naïf ni aveugle. Mais il refuse de sacrifier le bon grain sous prétexte de combattre l’ivraie.

Nous, nous regardons souvent les personnes à partir de leurs fautes : « C’est un menteur… C’est une femme impossible… Cet enfant est perdu… Il ne changera jamais… » Une faute finit alors par résumer toute une vie.

Dieu, lui, voit la faute, mais il voit aussi la personne enfermée derrière cette faute. Dieu ne confond jamais le pécheur avec son péché. Voilà pourquoi la première lecture affirme : « Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence. » La patience de Dieu n’est pas faiblesse ; elle est la puissance d’un amour qui croit encore à la conversion.

Jacques Fesch avait commis un meurtre lors d’un braquage. La société ne voyait plus en lui qu’un criminel condamné à mort. Son crime restait grave et la souffrance provoquée, irréparable. Mais, en prison, cet homme connut une profonde conversion. Quelques heures avant son exécution, il écrivit : « Dans cinq heures, je verrai Jésus. »

Là où les hommes voyaient seulement l’ivraie, Dieu avait discerné un grain qui pouvait encore germer.

Saint Augustin disait : « Celui qui est aujourd’hui de l’ivraie peut devenir demain du bon grain. » Tant que dure le temps, ne désespérons de personne. Dieu ne regarde jamais une vie comme une affaire définitivement classée.

  1. Dieu regarde plus loin que le présent

Dans la graine de moutarde, nous ne voyons qu’un grain minuscule. Dieu, lui, voit déjà l’arbre où les oiseaux viendront faire leur nid. Nous regardons ce qui est ; Dieu voit ce qui peut devenir.

Une maman voit aujourd’hui son enfant éloigné de la foi ; Dieu voit peut-être déjà son retour. Un couple ne voit plus que ses blessures ; Dieu voit encore une possible réconciliation. Une communauté chrétienne voit ses limites et son vieillissement ; Dieu voit les petites semences d’un renouveau.

Pensons à saint Charles de Foucauld. Il a vécu des années dans le désert sans obtenir les conversions espérées. À sa mort, il n’avait fondé aucune communauté. Humainement, sa mission pouvait paraître stérile. Pourtant, après lui, sa vie cachée a inspiré des milliers de chrétiens et de nombreuses familles spirituelles. Nous voyons une graine ; Dieu voit déjà un arbre.

Ne méprisons donc jamais les petits commencements : une visite à une personne seule, un pardon accordé, une parole d’encouragement, quelques minutes de prière, un service humblement accompli. Dieu ne nous demande pas toujours de voir la moisson ; il nous demande de semer avec confiance.

  1. Dieu regarde au-dedans et transforme dans le secret

Enfin, Jésus parle du levain. Lorsqu’il est enfoui dans la pâte, on ne le voit plus. Pourtant, silencieusement, il fait tout lever.

Nous voudrions que Dieu agisse de manière immédiate et spectaculaire. Mais Dieu travaille souvent dans le secret. Nous disons : « Rien ne change dans cette personne… Rien ne se passe dans ma prière… » Pourtant, le levain est peut-être déjà à l’œuvre.

Saint Paul nous donne cette magnifique assurance : « L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. ». Il y a des jours où notre prière n’est plus qu’un soupir, une larme ou quelques mots : « Seigneur, je n’en peux plus… Aide-moi… Sauve mon enfant… Soutiens notre famille… » Cette prière pauvre n’est pas une prière inutile. Quand nous n’avons plus de mots, l’Esprit Saint continue de prier en nous.

Frères et sœurs, demandons aujourd’hui au Seigneur de convertir notre regard. Voir plus profond, pour ne jamais réduire quelqu’un à ses fautes. Voir plus loin, pour croire aux petits commencements. Voir au-dedans, pour reconnaître le travail silencieux de l’Esprit. Car le regard qui condamne arrache ; le regard qui aime fait grandir.

Avant de conclure…j’aime particulièrement cette histoire d’un prêtre missionnaire spiritain,  français breton, qui a vécu 50 ans en Afrique en Guinée Conakry et le Sénégal…c’est le P. Armel DUTEIL. Il raconte cette histoire simple et merveilleuse : Un homme avait deux seaux

« Un homme avait deux seaux. Chaque matin, il allait puiser de l’eau à la rivière, mais l’un des seaux était percé, alors quand il arrivait à la maison le premier seau était plein mais le deuxième était à moitié vide. Et cela décourageait beaucoup le 2ème seau car il se sentait inférieur et même inutile. Un jour le 2ème seau dit à son maître « je ne vaux rien, je ne sers à rien, jette-moi et achète un autre seau neuf ». Le maître lui dit : « Tu n’as rien compris. Est-ce que tu ne sais pas regarder ? Est-ce que tu n’as pas vu que du côté où je porte l’autre seau à la main droite le chemin est tout sec, tandis que de ton côté, à gauche, le chemin est plein de fleurs. C’est toi qui les arroses chaque matin en perdant ton eau sur la route. Alors sois heureux, tu as un rôle irremplaçable ».

( et le P . Armel DUTEIL de conclure….) Heureux ceux qui savent voir le bon côté des choses et les qualités des autres et qui savent redonner confiance dans leurs valeurs et dans leur dignité à tous les seaux qui fuient dans le monde. Heureux les écrasés, les handicapés, les démunis, les nécessiteux, les blessés de la vie, et tous les autres, qui ne perdent pas leur eau pour rien ; ils sauront faire pousser des fleurs partout où ils vont, même dans les déserts les plus secs.

Seigneur, donne-nous ton regard : un regard lucide devant le mal, patient devant les personnes, confiant devant les petits commencements. Et fais de nous, au cœur de ce monde, des semeurs de confiance, de conversion et d’espérance. Amen.