Remettre Dieu à sa place

 

J’ai comme l’impression qu’il y avait un problème à l’époque du prophète Joël, un gros problème, que nous découvrons dans ce passage. N’est-ce pas étrange, surréaliste même, que Dieu se mette à supplier son peuple ? Normalement c’est l’inverse : les hommes supplient Dieu de leur être favorable, de leur venir en aide, de leur pardonner, de leur prodiguer sa grâce. Eh bien là, Dieu supplie son peuple, il le supplie de revenir à un rapport normal où ce sont les croyants qui implorent Dieu : Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! De manière absolument étonnante Dieu se met aux genoux de son peuple pour le supplier de remettre les choses en ordre, de reprendre chacun sa place : Dieu comme Dieu et les hommes comme d’humbles créatures dépendantes de lui. C’est là le rapport vrai. Mais parce que les hommes se sont détournés, Dieu implore son peuple : Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements.

Déchirer ses vêtements : voilà une attitude d’humilité et de pénitence, une mise à nu devant Dieu et devant les hommes, une reconnaissance de sa misère, une mise en vérité. C’est un grand geste de pénitence dans l’Ancien Testament, l’attitude du pécheur repentant devant Dieu.

Déchirer son cœur, c’est vivre pleinement cette attitude, c’est aller au-delà des apparences, ne pas en rester à l’extériorité avec les vêtements. Avoir le cœur déchiré, c’est se laisser traverser par la douleur d’avoir commis le mal, d’être un pécheur qui par ses actes crucifie le Seigneur, c’est reconnaître en toutes sincérité et vérité sa misère, et implorer la miséricorde divine. Déchirer son cœur, c’est déchirer le voile de l’orgueil, de l’incrédulité et de l’autosuffisance qui drape le cœur. Déchirer son cœur, c’est admettre la blessure du péché et la dévoiler devant Dieu afin de se laisser guérir par la lumière de sa miséricorde. Déchirer son cœur, c’est remettre Dieu à sa place, le reconnaître comme un Père plein de tendresse, tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, dont on attend tout. Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements.

Ce renversement qui s’était opéré à l’époque du prophète Joël et qui s’est renouvelé tout au long de l’histoire, c’est ce qui se passe de manière si large aujourd’hui : nous voulons mettre Dieu à nos pieds, sans même écouter qu’il nous supplie : Revenez à moi de tout votre cœur. Notre société, avec une arrogance effroyable, veut écraser Dieu, l’éliminer, l’oublier. Tant de nos lois sont désormais votées en opposition à Dieu, tant de choses sont faites sans ou contre Dieu. Mais pour nous aussi, tant de nos façons de vivre sont des proclamations que nous nous plaçons au-dessus de Dieu… tant de choses sont faites sans Dieu dans nos vies, tant de projets sont construits sans Dieu, tant de nos actions ont pour but de maîtriser tout de nos vies et de ne plus accepter de dépendance, surtout celle vis-à-vis de Dieu.

Le carême est précisément là pour nous remettre à notre place et remettre Dieu à sa place, pour que nous nous mettions humblement devant Dieu en le suppliant de nous faire miséricorde. Le carême nous aide à cela : souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. Cette phrase qui accompagnera le rite de l’imposition des cendres nous le redit si bien. Souviens-toi que tu es poussière. Par toi-même, tu n’es rien. La seule chose qui fait que tu es plus que de la poussière, c’est le don de ton âme par Dieu. C’est ton âme qui donne forme à cette poussière pour te donner un corps, pour que tu sois une belle personne. Alors remets ton âme dans les mains de Dieu. Vois combien tu n’es qu’un peu de poussière si Dieu ne te donne pas d’être plus. Vois combien ta vie sur terre est éphémère. Vois combien tu es petit et misérable, et que tout le bien que tu as, tu le dois à Dieu. Alors déchire ton cœur, pour le remettre à nu devant Dieu, pour lui présenter ta misère, pour reprendre le chemin de la supplication, de l’humilité. Souviens-toi que tu es poussière, souviens-toi que tu es pécheur, souviens-toi que ta vie te vient de Dieu, et que la seule chose qui compte vraiment, c’est la vie éternelle.

Un désert s’ouvre devant nous, pour 40 jours. 40 jours pour nous mettre à nu devant Dieu, pour déchirer notre cœur, pour remettre Dieu à sa place et nous placer sous sa main puissante et miséricordieuse. 40 jours pour implorer le pardon. Avec le triptyque du jeûne, de la prière et du partage nous avons les grands moyens spirituels pour approfondir le chemin de l’humilité, pour prendre notre vraie place à genoux devant Dieu, pour supplier son pardon et sa grâce avec des cœurs déchirés : Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.

Amen.